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Cordon bleu - maître queux
Nouvelle érotique
 

Derrière son stand, il rêvassait: qu'une de ses clientes daigne une fois, une seule, voir derrière les poêles universelles l'homme qui les célébrait et devine ses aspirations. Quinze ans qu'il tentait de fourguer sa ferraille anti-adhésive aux ménagères mariées, divorcées, célibataires ou séparées. Il ne croyait plus à ses boniments. Il ne cuisinait jamais autre chose dans ses casseroles que des pommes de terre et des boulettes de viande hachée, la marque jouant sur la simplicité (bien que de l'avis du démonstrateur, il s'agisse tout bonnement de la pingrerie du responsable marketing).

Seules les odeurs retenaient Leonardo au manche de ses faitouts. Il aimait surtout les senteurs de mer, le varech, les algues et les salicornes fraîches. Lorsqu'il se trouvait au bord de l'océan, il humait longuement, inhalait profondément, "ses narines survolant la moelleuse patrie de Neptune" comme l'écrit un conteur hispanophone d'énigmes noires. Pour oublier la glauque ambiance des comptoirs, il assaisonnait ses pommes rissolées de poudre d'algue ou à défaut de fleur de sel marin. «Piètre consolation, songea-t-il un matin, il me faut trouver femme à ma poêle».
Dès ce jour, il se mit à scruter autrement les badaudes attirées par son boniment. Il les imaginait chez lui, à table, se laissant gagner par la magie de ses plats.


Sept ans durant, Leonardo Zorzi affine sa tactique. Il ne lésine pas sur les moyens - le temps ne lui manquait guère entre deux salons des arts ménagers - c'étaient les goûteuses qui faisaient défaut. Les vraies gourmandes, celles qui n'hésitent pas à ronger franchement un pilon de poulet et à se lécher les doigts après. La taille de la dégustatrice importe aussi: plus la belle personne est grande, plus elle est susceptible de se laisser aller aux plaisir de la table, pensait-il.


Persuadé en outre du pouvoir vibratoire des chiffres, Leonardo croyait aux vertus du nombre sept, symbolisant la maîtrise de l'esprit sur la matière. La numérologie lui promettait une vie d'aventurier, des périodes d'attentes suivies d'évènements marquants. Et lui conseillait de faire confiance à la vie. Sans oublier les sept péchés capitaux...


Deux jumelles, Yvonne et Irène, grand-mères gourmandes, lui facilitèrent la tâche. Protestantes coureuses de ventes de bienfaisance et autres thés pour les pauvres, Yvonne et Irène maîtrisaient gâteaux et sucreries mieux que les vendeurs de loukoum d'Istanbul.
Elles lui avaient ouvert leurs livres de cuisine et leurs pensées coquines en conjonction avec l'art de la table. Le crescendo des plats dans un menu n'avait plus aucun secret pour Zorzi. «Le couronnement d'un repas passe par la vanille et le cacao, n'oublie jamais cela, jeune homme», lui serinait Yvonne. «Car le jeu des lèvres autour de la cuiller à dessert permet à coup sûr de déterminer si l'invitée sait aimer sans fausse retenue».


«Le plus difficile est de trouver la bonne convive gourmande», avait décrété un beau matin Irène. "Il te faut une large palette de candidates afin d'effectuer le bon choix". Leonardo se met alors en quête de cibles gourmandes à la libido prononcée. Dans un premier temps, il procède en fonction de critères précis: âge, couleur de cheveux et longueur de main. Mais sélectionner avec cette méthode s'avère aussi difficile que de trouver des candidates au Conseil fédéral. Il change de technique et détaille les nez, ressuscitant à son insu le principe du criminologue Lombroso qui prétendait reconnaître un délinquant à sa physionomie. Il dresse de la sorte une liste de femme ayant toutes un nez de forme différente. Deux saisons de démonstration plus tard, il dispose d'un groupe de 21 dames, habitant dans un rayon d'une quarantaine de kilomètres.


Il prend soin de classer sa moisson par prénom et type de pic nasal: Alexandra, court; Alice, trapu; Ariane, en pied de marmite (son préféré); Brigitte, petit; Chantal, aquilin; Christa, élancé; Isabelle, grand; Juliette, fier; Linda, à damner un couvent; Lucienne, allongé; Manuela, épaté; Murielle, plat; Nathalie, camus; Nicoletta, large; Odile, de baleine; Samra, en trompette; Sandra, retroussé; Sophie, de Cléopatre; Sylviane, grec; Suzanna, retroussé; Thérèse, enfiévré.


Pour obtenir l'adresse de chaque gourmande supputée, il leur promet un jeu de poêles gratuit par retour du courrier. Pour vérifier la pertinence de son choix, Leonardo propose une démonstration à domicile des vertus de son ustensile. Certaines destinataires du cadeau se méfiant de son regard langoureux de vendeur, il essuie une demi-douzaine de refus.
Celles de sang plus confiant eurent droit à un plat unique, pas trop relevé, composé de poissons d'eau douce en matelote de vin blanc, assorti de légumes verts al dente, brocolis nains et mange-tout hâtifs. Car il ne fallait pas dévoiler d'emblée des plaisirs trop musclés: il se méfiait de l'alliance hâtive de chairs et de démons que suscite un plat trop pimenté. Un soupçon de gingembre frais avait cependant trouvé grâce à ses papilles: la lotte du lac accompagnée de filets d'ombre s'en trouvait ragaillardie et la commensale avertie appréciait le clin d'œil gourmand.
Quatorze matelotes plus tard, Leonardo avait éliminé Alexandra, Ariane, Brigitte, Lucienne, Murielle, Sandra et Suzanna, classés sottes l'y laisse: aucune n'avait su repérer et dégager l'ouïe sur la tête de la lotte, malgré les suggestions à peine voilées du cuistot.


Une salle d'art et essai facilita la sélection à Leonardo. Sa fièvre amoureuse était montée d'un cran lorsqu'il avait découvert au programme une reprise qui ne manquerait pas de lui livrer de rares indications sur les penchants de son élite gustative. Sorti en 1986, "Le festin de Babette" est une œuvre flirtant avec la perfection culinaire: le contraste entre les Danois spécialistes de la soupe au pain et la cuisinière française de haut vol sachant apprêter la tortue en consommé ne saurait laisser indifférente une personne un tant soit peu portée sur les plaisirs de la table (et de la chair, fantasmait-il). Il invita donc les sept femmes à tour de rôle au cinéma.
Dans la salle obscure, le galant en profita pour inhaler sans retenue le parfum que dégageait sa voisine, flairant ainsi l'effluve qui lui plaisait le plus. Enivré par les senteurs poivrées du patchouli et la note entêtante du géranium, il choisit ainsi deux ultimes candidates: Samra au nez en trompette et Juliette au nez fier.


Cheveux crépus mi-long, pommettes rondes soulignant le regard, lèvres charnues avec un petit diamant sur l'aile droite du nez, Samra portait un pull rayé bleu et noir. Sa taille très mince soulignait de larges hanches que Leonardo imaginait affables. Des jeans délavés boutonnés au-dessous des genoux et des bottes brunes à hauts talons lacées par derrière, ajoutaient au charme de la métisse.
Grande nordique aux longs cheveux châtain clair, riant de tout ses yeux, Juliette frappait par des lèvres rose, d'adorables seins presque arrogants, de fins doigts de fée et des jambes parfaitement élancées. Chemisier jaune à courte manches - fort décolleté - sous une salopette noire, elle bougeait sans cesse ses mains et son rire soulevait à intervalles réguliers ses épaules.
Leonardo hésite, puis découvrant les aisselles rasées de Juliette, se décide sur un coup de tête: il n'a jamais caressé une femme lisse, pourquoi mourir idiot?


L'élue désignée, Leonardo se croit au bout de ses peine. Erreur: il n'avait pas déterminé à quelle sauce il allait fêter la belle. Il ne fallait pas trop faire durer le repas, car repousser trop tard dans la soirée le vibrant objet du désir risquait d'endormir la délicieuse Juliette devant l'assiette. Délicat équilibre entre péché de gourmandise et de luxure, digestion et fornication. Doser pour se laisser porter par l'imagination, passer de l'excitation des papilles à celle des pupilles, permettre aux pensées de vagabonder jusqu'aux recoins interdits du corps désiré.


Au cours de nuits agitées, Leonardo recompose sept mille fois son menu. Faut-il en amuse-bouche, un dé à coudre de soupe ou un canapé carré; une entrée chaude ou froide, un entremet salé ou aigre-doux? Du poisson certes, mais poché ou rôti, mariné ou en sauce? Des fromages frais au lait cru ou des pâtes dures cuites et affinées? Des légumes en purée ou en gratin? Et les boissons, casse-tête garanti: la belle appréciera-t-elle un vieux porto 1955, une grappa de muscat, un armagnac hors d'âge, ou ne rêve-t-elle que de champagne rosé millésimé ?


Question recettes, il avait délibérément éliminé les goûts trop suaves, les allusions trop criantes genre saucisson d'âne, bananes flambées ou autres amourettes Tosca aux queues d'écrevisses. Leonardo avait hésité face au rôti de l'Impératrice, succulent plat attribué à Alexandre Dumas qui s'essayait à la cuisine pendant que ses nègres pondaient les interminables aventures de preux chevaliers. Pour "ce strip-tease de chairs comestibles" (propos à nouveau emprunté à cet obscur auteur espagnol de romans gastronomiques), prendre une olive noire farcie à l'anchois, la placer à l'intérieur d'une alouette, puis introduire l'alouette dans une caille, puis la caille dans une perdrix, et la perdrix dans un faisan. Lequel est à son tour mis dans une dinde, laquelle finit dans un cochon de lait. On s'arrête là pour rôtir le cochonnet. Une fois ce dernier à point, procéder en sens inverse, soit extraire la dinde du petit cochon, le faisan de la dinde, et jouer aux matriochka jusqu'au pic de cette cuisine amorale pour ne manger que l'olive qui exalte ainsi la saveur inoubliable de l'anchois. Ne s'estimant pas assez patient pour pareil exercice, Leonardo renonça.


«Zut, il manque encore un ingrédient: de la chair fraîche! Il me faut un gaillard différent pour servir chaque plat, soit sept beaux garçons fringants!» Leonardo ouvre son ordinateur pour trouver les oiseaux rares. Sur un site fripon, il détaille ses critères: "Cherche pour souper aux chandelles, sept messieurs présentant bien, maîtrisant le service en gants blancs acceptant de passer à tour de rôle les plats d'un festin à deux. Préférence aux candidats avec expérience nudiste." Malgré maintes tentatives sur des sites de plus en plus exotiques, Leonardo n'obtient aucune réponse. Son fantasme n'est guère partagé. Il se résout à jouer tout seul les Nestor en gants blanc et string noir. Histoire de présenter ses muscles fessiers sous leur meilleur jour.


Cette décision prise, Leonardo va s'allonger dans sa chambre à coucher munie d'un miroir au plafond, aménagement utile au réveil, lorsqu'il s'agit de sourire à la vie comme le préconisent les Indiens Lacota. Bien sûr, le maestro du poêlon sait qu'il faudrait se mirer dans un plan d'eau pure, mais à défaut, en ville… Sa nuit est ponctuée d'un rêve savoureux: il se baigne dans un large ruisseau d'eau chaude ferrugineuse et sulfureuse en compagnie d'une ravissante brune aussi nue que lui. Le fond du ruisseau est tapissé d'une argile très fine ultra-douce au toucher. Il admire le paysage qui se dessine sous l'onde entre les seins de la naïade; ils s'enlacent dans l'eau à exacte température du corps. Les insistantes caresses soufrées et salées de sa compagne le font glisser au fond de l'eau. Il se réveille en ayant l'impression d'avoir bu la tasse, tout sourire.
Pressé d'aller faire son marché, il saute dans son pantalon.


Pour réaliser sa prouesse culinaire, notre bonimenteur se rend en priorité chez un poissonnier de ses amis. Il prend livraison des poissons et crustacés commandés la veille. Afin de ramener les victuailles aussi fraîches que possible, il a sorti son chariot en osier muni d'une couverture isotherme ornée de fruits frais. Chez le primeur, il ignore les abricots aux joues rebondies ayant voyagé aériennement en soute glacée pour tâter des poires Louise bonne locales. Ses mains tremblent en songeant au destin de ces fruits: glisser entre les lèvres de Juliette. Impatient, il se met à courir d'un négoce à l'autre, oubliant presque une visite au fromager affineur où il effectue une razzia de chèvres frais.


Le lendemain, Leonardo se lève à l'aube et commence par éplucher avec passion et beaucoup de larmes une demi-livre d'échalotes rouges qu'il s'agit de mijoter pendant 5 heures avec du miel et du morgon. Une fois le dessert enfourné, il s'attaque aux calamars farcis au homard bleu, délicate affaire où les céphalopodes ne doivent pas être trop remplis de farce sous peine d'exploser au four. La cuisson du brochet rôti aux huîtres sur confit d'échalotes est repoussée au dernier moment. Après avoir blanchi et réduit en purée carottes et panais, il hache menu des fleurs de capucines pour poivrer une soupe froide au cannabis et orties destinée à faire pouffer l'hôte après une demi-heure. Il fignole ensuite deux pizzette à la purée de truffes blanches et noires en guise d'amuse-bouche. Le sorbet mangue-pomme à la crème acidulée est laissé, lui, au soin d'une grande marque de glace.
Une fois la table mise, il clôt les préparatifs en se rasant de près avec le coupe-choux de son grand-père. Et va se coucher quelques heures afin de se ménager.


Vu qu'il ne s'agissait pas de passer vulgairement une belle à la casserole, mais bien de l'envoûter à coup de saveurs et de senteurs, Leonardo hésite longuement avant d'allumer un encens japonais dans le corridor. Ne pas masquer, par excès de parfum artificiels, les fumets de sa cuisine !
Juliette frappe trois coups sur la porte; Leonardo tarde à ouvrir: il est empêtré dans son nœud papillon. Inquiète, Juliette est prête à repartir lorsque la serrure grince.
- Je suis en avance ?
- Non, c'est moi qui ai du retard.
Quoique étonnée par la tenue de Leonardo, Juliette se dirige directement vers la table, dressée dans la pièce au fond du corridor.
- Qu'allons-nous manger? veut-elle immédiatement savoir.
- Hé bien, un repas en sept épisodes.


Leonardo apporte les pizzette aux truffes dissimulées sous une feuille de céleri. Juliette n'en fait qu'une bouchée. Obligé de suivre le rythme, le serveur-séducteur se précipite en cuisine pour amener les petits bols de soupe froide aux fleurs de capucines et cannabis. Sans façons, Juliette l'engloutit en deux gorgées! Leonardo se désole: «Elle n'aime pas mes plats». Il s'empresse d'amener les calamars au homard tièdes. Cavalièrement, ils sont dévorés en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire. Le brochet, plat de dit de résistance, n'en fait guère. Le sorbet est englouti fissa. Et Juliette repousse les fromages, en assénant sur un ton de reproche :
•  Vous ne m'avez toujours pas dit ce que nous mangerons au dessert !
•  Ni où nous le goûterons, d'ailleurs, réplique Leonardo en disparaissant dans le corridor, sourire aux lèvres.


Lassée d'attendre le retour de l'énigmatique cuisinier, Juliette se lève. Abandonnant les reliefs du festin, elle est aiguillée par une odeur de vanille au fond de la pièce; avant de déboucher sur le corridor, dans un renfoncement, une petite porte de fonte en demi-ovale est entrouverte. Un escabeau en bois de trois marches y conduit. Juliette hésite; un halo tremblotant l'invite à s'engager en baissant la tête et en pliant les genoux dans l'antre aux fragrances vanillées.


A peine a-t-elle passé la porte que celle-ci se referme d'un claquement sec. Surprise, elle tente de se relever, mais sa tête heurte la voûte de la petite pièce. Leonardo est là, agenouillé, tenant un plat rond chargé de l'entremet convoité: deux boules de belle taille d'un Kaiserschmar myrtille-chocolat nappé de crème anglaise et agrémenté de poires à la cannelle, le tout disposé dans de chics coupes en cristal.
- Nous allons rester ici et terminer à la romaine, en mangeant le dessert sur le côté, propose l'hôte.
Juliette proteste, veut ressortir :
- On serait bien mieux à table !
- Pas question, j'ai chauffé ce foyer depuis trois jours, il est à point désormais; c'est ici que je finirai ce repas en votre compagnie.


Comme la moiteur du four à pain l'y incite, Juliette se défait de sa tenue devenue inutile. Elle fait glisser d'abord la fermeture éclair de sa micro-jupe noire en velours moiré. A l'étroit entre les murs rebondis et le plat sucré, elle se tortille. Une fois dégagée de son chemisier rouge au col très échancré, elle procède à la plus délicate des manœuvres: se dépouiller d'un collant Emilio Pucci bigarré violet et turquoise sans filer de maille. Elle passe de fins gants de soie blanche sur ses doigts de harpiste. Et Leonardo découvre des jambes à couper le souffle au plus blasé des producteurs hollywoodiens. Il ne reste à Juliette pour toute armure contre le regard tisonnant du cuisinier qu'une petite culotte de dentelle de Bruges et un balconet en demi-lune mettant en valeur le galbe parfait de ses seins auréolés quelques années auparavant du titre "Miss Leche Liga" par les adeptes du lait maternel.
Lestement, Leonardo tombe veste, nœud papillon et string assorti. Juliette, émoustillée, se tourne pudiquement pour ôter la dernière pièce de tissu qui dissimule ses appâts. Fasciné, Leonardo s'approche pour goûter enfin au fruit tant attendu. Il commence par lui mordiller les orteils, puis remonte avec sa bouche jusqu'au creux du genou. De sa main gauche, il trace un cercle autour du nombril avant de s'aventurer plus haut, hésitant entre deux mamelons frémissants. Glissant lentement, il ferme les yeux avant de poser sa langue au milieu des cuisses de Juliette. Enfin, il se délecte à larges goulées de son parfum.
Allongée sur le ventre, jambes écartées, Juliette déguste l'entremet chaque fois que la vigueur des coups de langue fléchit. Avant d'avoir pu finir la coupe, elle se cambre, écrase son bassin sur la bouche du cuisinier en feulant: "Ah, coquin, quel festin". Et elle éclate de rire.